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Points de Vue

Arturo Ui ou les choux-fleurs du mal

Evénement à la Comédie-Française ! L’illustre Maison, qui revisite le répertoire classique avec une maestria jubilante et une audace créatrice sans rivale, donne une nouvelle production qui est appelée à faire date. Les premières représentations de la célèbre pièce de Brecht, « la Résistible Ascension d’Arturo Ui », ont été un triomphe. La mise en scène, époustouflante, est signée Katharina Thalbach, qui a connu Brecht lorsqu’elle était enfant. La troupe du Français, toujours impeccable, se surpasse dans ce spectacle bourré d’énergie et de féerie malgré la gravité de l’histoire – publiée alors que Brecht est en exil, cette pièce sur le nazisme, la tyrannie et la fascination qu’exercent les grands criminels relate l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en la transposant dans l’univers des gangsters de Chicago en proie à la crise sur le marché du chou-fleur. »

A voir absolument. Et si, comme beaucoup, vous ne parvenez pas à avoir des places tant les guichets sont pris d’assaut, devenez mécène de la Comédie-Française ! Vous pourrez réserver sans peine, sans stress et sans aucun surcoût.

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Il se trouve qu’une maraîchère de Rungis haute en couleur a assisté à mes côtés à l’avant-première. Elle a été transportée par ce spectacle qui parle de légumes. Elle a souhaité coucher ses impressions sur le papier. Ses propos pleins de vitalité mériteraient d’être publiés dans la « Revue des deux Mondes » ou dans un autre titre de presse tout aussi honorable et renommé.  Je reproduis ici ses propos, qui offrent un regard frais et novateur sur cette pièce canonique :

Ce spectacle, qui nous change des navets à la télé, c’est l’histoire
d’une mauvaise graine nommée Arturo. Au début, il est tout terreux et
rabougri ; il a plus un radis, fauché, fané, on voit que c’est un
déraciné, et bouffé de l’intérieur par les pucerons comme les autres
parasites qui l’entourent, un vrai sac d’orties ; lui et sa bande c’est
du chiendent,  on oserait pas les mettre à l’étal, les clients seraient
furieux. Mais l’air de rien, ils vont se répandre dans tous les potagers
de la ville grâce à … la filière des choux-fleurs.

Le patron des choux-fleurs (enfin au début il l’est pas mais les
professionnels du Brassicacée le pressent de le devenir et alors à force
qu’ils le supplient et tout ça il finit par accepter de guerre 14 lasse
parce qu’il rêve d’un gros cabanon de jardin au bord de l’eau et qu’ils
le lui donnent en échange de son accord, et toc affaire conclue, dame ça
va lui coûter très cher mais au début il le sait pas parce que c’est un
cornichon ce type, un gros légume un peu pataud, Monsieur Topinambour
d’Hindenburg, il a un pois chiche dans la tête ce vieux schnoque avec
ses moustaches de phoque, d’ailleurs dans cette histoire il vaut mieux
avoir une moustache courte), donc le nouveau patron des choux-fleurs, au
début il flanque Arturo à la porte, il voit que c’est de la vraie ivraie
mais Arturo cette mauvaise herbe tenace il fait le poireau devant sa
porte et il lui raconte des salades pour l’amadouer. Et puis comme ça
marche moyen il finit par le menacer et ainsi en faisant comme qui
dirait la politique de la carotte et du bâton de dynamite il arrive à
ses fins c’est-à-dire à prendre le contrôle du trust et à truster pour
lui et ses hommes toutes les bonnes places, et donc de fil d’étrangleur
en aiguille empoisonnée tout Rungis tremble sous ses bottes de jardinier
mal dégrossi mais rudement malin, fallait pas lui faire dans les bottes
à Arturo le sanguin l’orgueilleux le colérique.

Alors une fois qu’il a eu Rungis, il en veut plus et il se dit tiens
tiens un autre marché de fruits et légumes ce serait sympa aussi, et
alors il jette son dévulo, son dévot, son …, bref il met la main sur
six Serrault que ça s’appelle, un autre bled quoi, il veut conquérir un
immense potager mais là y a un couple de maraîchers qui l’entendent pas
de cette oreille et qui font dire d’ailleurs dans les feuilles de chou
qu’ils contrôlent tout le mal qu’ils pensent d’Arturo. Alors Arturo ça
l’énerve il butte le mari (il butte plein de gars dans la pièce, y a du
sport, y a aussi une toile d’araignée tout le temps mais il l’élimine
pas, elle, normal car elle c’est lui en fait) et il lutine la femme
juste pour avoir ses beaux fruits tout ronds et son oseille et hop
finalement il met la main dessus et croque dedans à pleines dents,
finalement elle est bonne poire la veuve, le tour est joué, il ramasse
le blé.

Tous ceux qui sont contre lui, il leur envoie des pesticides ou alors il
leur fait donner des vaches coups de pioche qui les envoient manger les
pissenlits par la racine, tac, c’est efficace. Du coup, tout le monde a
les chocottes et se tient en rang d’oignons sans plus moufter pendant
qu’Arturo lui il prospère et monte en graine jusqu’à devenir le roi du
bal. Et alors là tu te dis que c’est la fin des haricots mais non parce
que à la fin le gars qui raconte l’histoire, un certain Brecht, en fait
il dit que y a une brèche dans la carapace d’Arturo dans son ventre
fécond mais flasque et que si les gens ils restent vigilants alors le
chiendent il poussera plus on pourra l’arracher et donc les carottes
sont pas cuites, c’est la morale de l’histoire et la cerise sur le
râteau, pour ainsi dire les choux-fleurs du mal peuvent perdre la partie
et faire chou blanc si on se tient les coudes voilà. »   Rideau. Somptueux !

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