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Points de Vue

Carlos Ghosn ou l’art de sortir de sa zone de confort

C’est un mantra des discours managériaux : il faut sortir de sa zone de confort ! Prendre des risques ! Se remettre en question ! Fuir les routines ! Ne pas craindre de remettre à plat certains schémas de fonctionnement, repartir de zéro, faire table rase.

Carlos Ghosn semble l’avoir parfaitement compris. De confort, il n’en manquait pas. Au point, peut-être, de finir par en éprouver une mortelle lassitude sans oser toutefois se l’avouer à lui-même et à ses proches. Quand on est pris dans un rôle, qu’on passe aux yeux de tous pour un homme attentif à certaines prérogatives financières, difficile d’endosser tout-à-trac un autre rôle bien différent, d’être en quelque sorte à contre-emploi…

Et puis, la force des habitudes étant ce qu’elle est, comment s’arracher à des habitudes aussi douillettes quoique d’un ennui mortifère à la longue, si l’on n’a pas recours à un aiguillon extérieur permettant justement de rompre avec elles ? Car enfin, cette vie de luxe encombrée de jets privés, de propriétés de rêve et de millions qui pleuvent comme les obus tirés jadis par les chars Renault sur le front de Somme et de Champagne finit tout simplement par devenir une prison dorée. Il faut alors se résoudre à trancher dans le vif. Voilà, peut-être, toute l’histoire de ces derniers jours telle qu’il convient de la comprendre, loin des fake news d’ici et d’ailleurs.

Cet aiguillon providentiel a pris la forme chez Carlos Ghosn d’une arrestation. Une méthode que des esprits superficiels ne manqueront pas de trouver osée et expéditive, mais qui ne manque pas d’efficacité. Pourquoi non ? Un passage par les geôles peut représenter, d’après certains témoignages, une expérience de vie stimulante, et d’ailleurs « différenciante » pour un grand patron car ils sont peu nombreux, du moins dans notre pays, à pouvoir se réclamer d’une telle expérience.

Pour un industriel de classe mondiale, passer de la tôle à la taule ne manque ni de sens, ni d’intérêt. C’est un challenge à relever, qui exige de fortes compétences dans le domaine de la conduite du changement, de la communication de crise, de la gestion de sa réputation personnelle comme de celle de sa marque employeur. Il faut faire montre d’une grande agilité pour relever un tel défi, et ce d’autant plus qu’il n’est jamais évident de maintenir un égal niveau de performance et de productivité en réduisant drastiquement son espace de travail et en s’imposant la plus extrême sédentarité après avoir passé son temps à sillonner la planète.

Une chose semble acquise : l’univers carcéral n’est pas forcément un frein à la créativité et à la liberté d’action. Il y a toujours eu des gens très honorables et très actifs en prison. De Socrate à Mandela en passant par Jeanne d’Arc ou Voltaire, l’histoire nous enseigne qu’un séjour derrière les barreaux ne constitue pas nécessairement une marque d’infamie, encore moins une preuve de culpabilité, et que cela peut, au contraire, s’avérer profitable à beaucoup de points de vue.

Parfois même, le passage par la case prison augmente la gloire de ceux qui jouissaient d’un train de vie envié et de tous les attributs de la reconnaissance sociale mais qui n’ont pas reculé à affronter courageusement les conditions plus frustes mais plus fécondes au plan philosophique d’une cellule, soit un cadre adapté au mode de vie frugal et à l’esprit d’humilité que célèbre à l’envi notre époque. Et quelle belle occasion de cultiver ses « soft skills » et de se distinguer dans cet art cher au dirigeant du XXIe siècle : la résilience !

Enfin, il peut se dire qu’il n’est pas le premier dirigeant de la marque au losange à se frotter à l’univers carcéral, en suivant l’exemple de Louis Renault, lequel devint à la Libération, pour d’autres motifs, l’hôte de la prison de Fresnes.

Nul ne pourra dire que Carlos Ghosn n’a pas admirablement mené sa barque à la tête du constructeur automobile. Mais certains croient cette formidable réussite, qui a suscité tant de jalousies haineuses, aujourd’hui compromise sinon terminée ; et ses ennemis, qui sont légion, se réjouissent un peu vite de ce qui leur apparaît être une infortune suprême, définitive et, à leurs yeux, méritée.

La vérité est tout autre : tel le maître de Platon buvant la ciguë à défaut du plus inoffensif saké pour narguer les Athéniens perfides et inconséquents, tel le munificent Nicolas Fouquet mis aux arrêts par un Louis XIV jaloux de son or et de son aura mais entrant par là même dans l’Histoire, tel Alfred Dreyfus désigné à la vindicte publique de son temps, Carlos Ghosn a aujourd’hui l’occasion de montrer au monde qu’il n’est pas celui que l’opinion publique croit qu’il est. Et d’entrer dans la légende.

On lui souhaite d’être combatif, endurant, ardent à défendre sa réputation comme naguère la Fuego mal-aimée ou la Renault 12 raillée par les snobs, et on espère le voir dans l’adversité aussi résolu, aussi tranchant et dominateur qu’il l’a été jusqu’ici dans sa gloire et sa majesté de capitaine d’industrie et de stratège économique. C’est qui le patron ?

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