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Points de Vue

Cent ans de sollicitude : quelques souvenirs personnels autour du Titanic

Parmi les nombreuses commémorations internationales prévues en 2012, une place de choix reviendra au centenaire du Titanic, le plus grand paquebot jamais construit et l’un des bâtiments les plus mythiques de l’histoire de la marine, disparu dans les circonstances que l’on sait – et que le cinéma a puissamment popularisées – lors de sa traversée inaugurale dans la nuit du 14 au 15 avril 1912.

Ce naufrage à nul autre pareil fit date. Un nom de monstre mythologique invincible pour un destin brisé net dans une espèce de sidération universelle, un peu plus de deux ans avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale – ce naufrage de la civilisation européenne.

Ce centième anniversaire offrira une belle occasion de s’interroger sur l’inoubliable pouvoir d’émotion et d’évocation que recèlent certaines catastrophes, dont la mémoire se perpétue d’âge en âge parce qu’elles sont emblématiques, à leur manière, de la condition de l’homme moderne : titanesque par les capacités que lui ouvrent son génie créateur et ses inventions technologiques ; et irréductiblement vulnérable, à la merci d’un insignifiant dérèglement climatique ou d’un vice de forme presque indécelable.

Aubaine aussi pour les vendeurs de rêves ! Des événements sont notamment prévus à Belfast (le RMS Titanic fut construit dans les chantiers navals de la cité irlandaise), à Cherbourg (où il fit sa dernière escale continentale), et jusque sur les lieux même du drame, puisque des plongées dans les entrailles de l’épave, qui gît par 3 800 mètres de fond au large de Terre-Neuve, seront proposées au public (pour la bagatelle de 45 000 euros par touriste amphibien).

A moi, cette tragédie à fleur d’écume et de glace rappelle surtout une belle histoire : celle de mon premier livre. C’est en effet en 1998, dans le sillage du film de James Cameron paru l’année d’avant, qu’est sorti chez Flammarion mon essai Tragic Atlantic ou les métamorphoses du Titanic.

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Un premier livre renferme la force d’émotion de toutes les premières fois, ajoutée au fantasme français que constitue la quête de l’expérience éditoriale. Se faire publier est, en effet, l’un des grands rêves de nos compatriotes, loin devant – paraît-il – les désirs de fortune ou la soif de pouvoir et de célébrité.

Mon parcours initiatique ne fut même pas semé d’embûches. J’avais vu le film de Cameron. Quand l’aventure de Jack et Rose tirait des larmes à d’innombrables spectateurs ou inspirait aux plus audacieux des fantaisies érotiques parfois assouvies – dit la légende – à même la salle de projection, à moi elle donna plus sobrement l’idée d’écriture un bouquin pour tenter de comprendre les raisons de la renommée planétaire du Titanic.

J’écrivis mon texte à toute vitesse, comme si je briguais le « Ruban Bleu » des auteurs, et l’envoyai par la poste à deux éditeurs. L’un demeura silencieux. Classique. L’autre, Flammarion donc, fut plus original : il répondit par retour du courrier, me dit oui, et déploya les moyens nécessaires pour que le livre voie le jour et soit distribué dans les meilleurs délais.

Ce n’est qu’après la sortie que vinrent quelques désillusions. La première et la plus cuisante étant fondée sur l’illusion qu’être publié, qui plus est par une maison à forte réputation, fait de vous un écrivain. Ce statut ne s’acquiert pas (pas forcément) du premier coup (parfois il ne s’obtient jamais malgré plusieurs enfantements livresques) ; et, s’il vous confère une aura réjouissante dans votre petit cercle d’intimes, il est rare qu’il vous apporte séance tenante la consécration qu’à tort ou à raison vous êtes convaincu de mériter, et qu’en conséquence vous exigez. Las ! Cela marche rarement ainsi, et j’appris qu’en passant avec succès l’épreuve du manuscrit accepté et publié, vous n’avez gravi que la première marche d’un escalier qui en compte beaucoup, et parfois de bien plus rudes, avant de triompher dans la République des Lettres.

Mais, quel qu’il soit, et qui que soit son auteur, il est rare qu’un ouvrage publié, c’est-à-dire une symphonie de mots rendus publics, ne donne pas matière à de belles rencontres, réelles ou épistolaires. C’est ainsi que mon essai de novice m’attira, outre la sympathie de quelques critiques, l’attention d’un certain Julien Gracq, qui m’écrivit un petit mot que j’ai pieusement conservé.

Je n’en ai jamais fait état publiquement , mais je souhaite le reproduire ici :

Saint-Florent, 27 septembre [1998].

Cher Monsieur

Merci pour ces variations originales et parfois brillantes sur le sort du Titanic. Vous savez sans doute que l’un des enfants Navratil sauvés du naufrage est entré à l’Ecole [normale supérieure], où je l’ai connu en 1930-33. Son seul souvenir était d’avoir été hissé, furieux, à bord du Carpathia, dans un sac à pommes de terre ; il devait avoir trois ans.

Avec mes sentiments les meilleurs.

Julien Gracq.

Michel Navratil, né en 1908, est entré à l’ENS en 1928, dans la même promotion que Simone Weil (mais aussi que Robert Brasillach ou Thierry Maulnier  …). Il fut professeur de philosophie et de psychologie. Avant de s’éteindre en 2001, il était devenu le dernier rescapé français du naufrage.

Les experts du Titanic savent les particularités peu communes de son histoire : il avait été « enlevé » avec son jeune frère par son père, qui venait de se séparer de sa femme et s’embarquait en catastrophe (si l’on peut dire) avec sa progéniture pour les Etats-Unis … qu’il ne vit jamais, ayant, lui, péri dans le naufrage. Véridique. Qui a dit que la réalité parfois dépassait la fiction ?

www.univ-rouen.fr/arobase/v3_n1/sywonyu.pdf

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