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Points de Vue

Disruption relative et absolue

Beau livre que Le pays qu’habitait Albert Einstein ! Son auteur, le charismatique physicien Etienne Klein, est parti à bicyclette sur les traces du père de la théorie de la relativité. Il en est né un texte original et inspiré. Le plaisir de lecture que j’ai retiré de ces pages consacrées à l’une des entreprises intellectuelles les plus fascinantes de l’histoire des idées (et, il faut bien le dire,  l’une des moins compréhensibles pour les non-initiés même à grands renforts de pédagogie pour les Nuls comme s’y emploie avec bravoure Etienne Klein), ce plaisir a été un peu atténué lorsque j’ai appris que notre biographe à vélo s’était adonné sur grand plateau – dopage littéraire ? – à l’art inavouable du plagiat, soit en copiant-collant des extraits de ses propres travaux antérieurs, soit en prenant à d’autres plumes, illustres, des formules ou des phrases, des peintures de sentiments ou des descriptions de paysages, le tout reproduit au mot près, etc., sans rendre à Bachelard, à Zweig, à Paul Valéry ou à Bertrand Russell, leurs vrais pères, ce qui leur revenait.

AE

Cependant, ce Pays mérite d’être parcouru avec gourmandise. Quelques tours de roue suffisent à prendre la mesure de l’extraordinaire génie d’Einstein – ce n’est pas un scoop – mais aussi de l’espèce de mirage intellectuel dans lequel baigne notre époque. Car il n’est pas vrai que l’avènement de l’ère numérique, que l’ubérisation du monde et le développement impressionnant de l’intelligence artificielle aient engendré jusqu’ici de nouvelles représentations du monde – le transhumanisme n’étant lui-même qu’un recyclage de très anciennes postulations qui prirent corps jadis dans certains récits mythologiques.

Notre quotidien est bouleversé par cette lame de fond, les schémas d’organisation des entreprises volent en éclat, les moyens de communication et d’interaction intersubjective font l’objet d’incroyables révolutions. Mais en ressort-il vraiment de nouvelles manières de penser, de se représenter l’homme dans le monde, d’être clairvoyant sur l’avenir ? C’est loin d’être sûr. Les progrès de la réalité augmentée et de l’intelligence artificielle laissent entrevoir de très prometteuses perspectives économiques, scientifiques ou médicales, mais la digitalisation suscite aussi un puissant conformisme intellectuel, d’autant plus pathétique qu’il se donne des grands airs d’originalité rebelle et créatrice. Partout on entend dire qu’il faut penser « out of the box », casser les organisations « en silo », décloisonner, privilégier l’horizontalité et le collaboratif, attirer les talents, retenir les talents, mixer les talents, etc. On récite ad nauseam ce bréviaire de la modernité numérique. Et l’on se leurre quand on se persuade que les formidables moyens technologiques mis à notre disposition pour s’informer, communiquer, apprendre, comprendre, nous rendent plus intelligents.

Or, penser « out of the box », c’est bien à quoi Einstein en 1905, seul ou presque, outsider étonnant non issu du sérail universitaire ou de sociétés savantes, s’est magistralement employé en posant les bases de la théorie de la relativité. Sans nul souci des organisations, de la hiérarchie professorale, du respect dû aux savoirs traditionnels et aux théories établies et indiscutables. Avec beaucoup de culot. Bref en ubérisant, si l’on ose dire, la physique théorique de l’époque, sous les regards soit consternés soit admiratifs de ses « monstres sacrés » (Max Planck, Philipp Lenard, Hendrik Lorentz ou encore le mathématicien Hermann Minkowski qui avait eu Einstein comme élève à l’Institut polytechnique de Zürich et qui, reconnaissant l’importance de la révolution einsteinienne, écrivit à Max Born : « C’est pour moi une bien grande surprise car lors de ses études Einstein était un paresseux qui se souciait des mathématiques comme d’une guigne » !). Que l’exemple de cet homme nous prémunisse à jamais contre l’orgueilleux préjugé de nous croire plus doués pour la créativité et pour l’intelligence que ceux qui nous précédés par cela seul que nous disposons d’outils, de machines, de moyens d’expression et de mise en relation dont ils étaient totalement dépourvus et dont ils n’avaient même pas l’idée.

Il y a une autre raison, plus circonstancielle, pour laquelle il est plaisant de lire ce livre. Elle a trait à l’actualité musico-littéraire.

Certes, l’obtention du Prix Nobel de Physique par Einstein en 1922 (au titre de l’année 1921) n’eut rien de la surprise, mâtinée parfois d’agacement, que suscita l’octroi de la célèbre récompense, dans un autre espace-temps et dans une catégorie différente, celle de la Littérature (agrémentée pour l’occasion de l’extension ondulatoire « Chanson »), à Bob Dylan.

Depuis 1910, Einstein figurait pratiquement chaque année sur la short list des nobélisables. Le seul motif d’étonnement provoqué par la décision du comité Nobel tint au fait que ce dernier fut beaucoup plus sensible à ses travaux sur l’effet photoélectrique – exposés notamment dans l’un des fameux articles de 1905, relatif à la double nature ondulatoire et corpusculaire de la lumière – qu’à la théorie de la relativité proprement dite, au sujet de laquelle plusieurs de ses membres continuaient d’émettre des doutes (relatifs ou absolus).

Mais les référentiels einsteinien et dylanien se sont percutés puisque, à l’instar du célèbre artiste-compositeur, Einstein n’assista pas à la remise de son Prix. Comme Dylan, il allégua une tournée internationale pour fausser compagnie à la noble Institution. Il se trouvait à Shangai lorsqu’il reçut le télégramme officiel. Etant en partance pour le Japon, où il devait donner des conférences, il refusa d’annuler son « Einstein Tour » asiatique. Et n’envoya pas de discours de récipiendaire. Toc. Mais, facétieusement fidèle à sa théorie de la relativité, pour laquelle il n’avait donc pas été récompensé par les Sages de Stockholm, il joua en quelque sorte avec l’un des fondements de ladite théorie, à savoir la récusation du temps absolu newtonien au profit d’une multiplicité de temps discordants, chacun attaché à un référentiel spécifique. Autrement dit, il donna une conférence en Suède l’année suivante, en présence du roi, en guise de « réparation. »

Voilà qui maintient l’espoir que le barde de Duluth, dont les déplacements dans l’espace semblent suivre un cours aussi sinueux et complexe que la propagation de certaines ondes dans des milieux aléatoires multiples, donnera un jour ou l’autre un concert en guise de remerciement pour son Prix Nobel !

Et l’analogie ne s’arrête pas là, dans la mesure où Einstein aimait avec passion la musique et ceux qui la composent, comme d’ailleurs son ami Max Planck, pianiste émérite et auteur de plusieurs œuvres pour clavier. Il déclara un jour : « Je pense souvent en musique. Je vis mes rêveries en musique. Je vois ma vie en termes de musique. »

Einstein, le Dylan de la musique du cosmos ?  Une chose est sûre : « Times they are a changin », en voilà , un bon titre et une bande-son appropriée  pour la théorie de la relativité !

 

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