// vous lisez...

Points de Vue

« Les jours sans » : l’Occupation à hauteur d’estomac

Ce passé qui ne passe pas et continue de s’inviter dans le débat public (on l’a vu encore tout récemment avec l’étrange sortie d’une candidate à l’élection présidentielle sur les responsabilités françaises dans la déportation des Juifs), montre à intervalle régulier des plaies encore béantes. Et le temps semble ne rien y faire : les années passent, l’incandescence perdure.

La mémoire collective, toujours à fleur de peau dès qu’on aborde cette période si particulière et si douloureuse de notre histoire, sera-t-elle un jour en paix avec cette dernière ? Un regard dépassionné, neutre, purement historique, sera-t-il jamais possible ? On n’en jurera pas. Sortira-t-on du cercle infernal des procès rétrospectifs en tout genre, des polémiques ad nauseam (mais peut-il en être autrement face au souvenir des ignominies collaborationnistes ?) sur les culpabilités, ou au contraire les exonérations de responsabilité, individuelles ou institutionnelles, quant aux fautes et aux crimes de l’époque ?

Ce n’est pas le moindre mérite de l’exposition qui vient d’ouvrir ses portes au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon que d’inviter, sur cette période du « récit national » à tout jamais couturée et abîmée, une réflexion nouvelle, originale, infiniment stimulante pour le grand public comme pour les spécialistes.

Cette manifestation remarquable est consacrée à l’alimentation sous l’Occupation, c’est-à-dire d’abord aux pénuries, aux réquisitions, aux privations, aux mille souffrances et épreuves du corps et de l’esprit – toutes choses auxquelles le souvenir de ces années de guerre est indissociablement lié.

Quels qu’aient été les convictions, positions, engagements et appartenances politiques et idéologiques des Français entre la défaite de 1940 et la Libération, une chose au moins les a unis au-delà de toutes les causes possibles (et bien réelles) de désunion, de discorde, de division, d’affrontement, et même dans certains cas de lutte à mort : en dehors de quelques « privilégiés » – profiteurs, embusqués, trafiquants et petits malins décidés à faire leur beurre des malheurs de l’époque et des souffrances de leurs compatriotes -, les Français de tous les âges et de toutes les classes sociales ont eu faim, et ont donc eu l’estomac noué non seulement par la peur, la restriction des libertés individuelles, la domination étrangère et son cortège d’horreurs, mais aussi et plus simplement par la faim, une faim tenace, lancinante, générale (même si les habitants des campagnes ont été moins affectés que les citadins) et bien indifférente aux engagements politiques : lors de l’inauguration de l’exposition, le docteur Yves Guillin, qui fut l’aide de camp du général Delestraint, premier chef de l’Armée secrète, a rappelé que dans les Chantiers de Jeunesse, l’estomac criait famine aussi intensément qu’ailleurs, y compris dans les maquis où, sans doute, les hommes seraient littéralement morts de faim sans la complicité du monde rural et les « coups de main » opérés dans les dépôts de vivre.

Qu’une immense partie de la population française ait souffert de la faim et que la recherche de nourriture pour soi-même et pour ses proches soit devenue une véritable obsession dans un contexte de rationnement de plus en plus rigoureux et même de « famine lente » (comme le déclara l’Académie de Médecine fin 1942), nul n’en doute, et presque toutes les familles françaises renferment dans les archives de leur mémoire écrite ou immatérielle le souvenir de cette quête incessante de moyens d’apaiser les estomacs affamés mêlant tickets de rationnement pour tous les types de biens (y compris sur le bois des cercueils !), expédients et subterfuges plus ou moins légaux, marché « gris » (le troc) et bien sûr marché noir, débrouillardise, et aussi, dans bien des cas, une immense générosité, un système d’entraide suppléant les carences des distributions de vivres et l’inefficacité d’une bureaucratie du ravitaillement aussi tatillonne qu’impuissante à répondre aux besoins alimentaires des Français.

L’incapacité du gouvernement de Vichy à satisfaire ces besoins a incontestablement pesé très lourd dans son impopularité croissante. La terre ne mentait peut-être pas, comme l’affirmait le « Maréchal-paysan » prompt à exalter les travaux des champs et la ruralité « purificatrice », mais ses fruits se faisaient de plus en plus rares, du fait non seulement de l’état de désorganisation de l’économie mais aussi et surtout de la politique prédatrice du IIIe Reich secondée par Vichy. Et les discours officiels sur les supposées vertus expiatoires des restrictions passèrent de plus en plus mal dans l’opinion.

Rutabagas, topinambour, succédanés infects de café ou de thé à base de racines, files d’attente interminables chez les commerçants (créant dans l’adversité une forme nouvelle de sociabilité), et naturellement ces cartes d’alimentation de triste mémoire : voilà des symboles de cette période aussi ancrés dans l’inconscient populaire que les Ausweis, les drapeaux à croix gammée flottant au fronton des bâtiments publics ou les émissions de la BBC.

Pour la petite histoire, les femmes françaises furent officiellement privées du droit de fumer sous l’Occupation. Une carte de tabac fut instituée à l’été 1941 … mais réservée aux hommes âgés de plus de 18 ans. Il fallut attendre la fin de l’année 1945 pour voir apparaître une carte de tabac permettant aux femmes de s’approvisionner (sous réserve qu’elles eussent 21 ans, et non 18 ans comme les hommes !).

Parmi les personnes qui eurent à connaître des conséquences dramatiques des restrictions, lesquelles entraînèrent une surmortalité effrayante dans les hôpitaux, les prisons, les hospices pour vieillards et au sein des classes d’âge les plus jeunes, il y avait bien évidemment les professionnels de santé, particulièrement bien placés pour mesurer les nombreux effets de la malnutrition.

Un chirurgien lyonnais réputé, le docteur William Brunat, proche du réseau de Résistance Combat, tint un journal pendant ces années noires.  Il note par exemple à la date du 14 juin 1942 : « Dans la rue les gens sont très maigres. A part les toutes jeunes filles, les femmes n’ont plus de poitrine. Les hommes méconnaissables flottent dans des vêtements plus que râpés. Néanmoins un observateur superficiel ne noterait rien d’anormal. On voit très peu de voitures, mais les rues sont animées, les trams bondés et chaque dimanche la jeunesse part en bicyclette prendre l’air. »  Ou, dès le 2 janvier 1941 : « Plus de pain. Pas de viande depuis avant-hier. Que de pauvres gens souffrent. Beaucoup de boutiques n’ont pas ouvert, faute de chauffage ou de marchandise à vendre … ».

Sous l’Occupation, pénuries de liberté et de nourritures terrestres ont fait, si l’on ose dire, un affreux bon ménage. Que ceux qui vitupèrent notre époque, qui déplorent l’affaissement des mœurs et l’effondrement des valeurs, qui en appellent à une saine frugalité contre le « gaspi » ambiant et à un retour à la terre régénérant, se souviennent de ce qui s’est passé il y a soixante-dix ans et réfléchissent à deux fois avant d’affirmer que c’était mieux avant …

http://culturebox.francetvinfo.fr/patrimoine/les-jours-sans-les-francais-et-le-rationnement-en-temps-de-guerre-a-lyon-254885

CHRDLyon_Affiche_Pain-887x1024

 

Discussion

Aucun commentaire pour “« Les jours sans » : l’Occupation à hauteur d’estomac”

Poster un commentaire