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Points de Vue

Louis Blanc ou la démocratie sociale

Peu connu du grand public, Louis Blanc (1811-1882) fut un important homme d’Etat et un philosophe, historien et journaliste à la pensée féconde et généreuse. Ministre sous la IIe République et député sous la IIIe, inventeur des Ateliers Nationaux, promoteur des associations ouvrières et théoricien socialiste (mais non marxiste) d’une économie régulée, c’est un des grands précurseurs du droit du travail en France.

Le 9 décembre s’est tenu à l’Assemblée nationale un colloque Louis Blanc dans le cadre des célébrations nationales fixées par le ministère de la Culture. J’ai eu le plaisir d’y intervenir sur le sens et la place de la notion de travail dans l’histoire de la philosophie. En un mot : comment on est passé de la stigmatisation d’une activité jugée avilissante (chez Aristote, dans l’aristocratie d’Ancien Régime, etc.) à sa quasi sacralisation dans nos sociétés modernes et industrialisées, … industrieuses et fières de l’être. Voici ma copie :

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L’histoire philosophique et « morale » de la notion de travail est l’une des plus fascinantes qui soient, et nous voudrions ici en éclairer quelques séquences saillantes pour faire toucher du doigt l’étonnante métamorphose dont elle a fait l’objet au fil des âges.

C’est l’histoire d’une disgrâce transmuée en idole, d’un gueux devenu roi. C’est l’histoire, philosophiquement et socialement passionnante, d’une non-valeur élevée peu à peu au rang de valeur cardinale et d’étalon social de presque toutes les valeurs communes.

Que de chemin parcouru dans les faits et dans les têtes depuis les temps immémoriaux de la malédiction biblique de l’assignation de l’homme à un labeur pénible, depuis la stigmatisation aristotélicienne du travail (regardé comme absolument indigne de l’homme libre), depuis la mise en procès de la chose par l’étymologie latine du mot, qui nous signale une activité douloureuse sinon torturante et sous-tendue par l’idée d’une contrainte impérieuse !

Que le travail fût tenu dans l’Ancien Testament pour une conséquence du péché originel, considéré en Grèce comme une activité incompatible avec l’exercice de la citoyenneté, ou encore jugé indigne de l’homme de qualité sous Louis XIV (mais c’est encore vrai dans l’aristocratie du faubourg Saint-Germain à l’époque de Proust), dans tous les cas le travail est parti de très loin et, si l’on me permet de m’exprimer ainsi, il est sorti du ruisseau où l’avaient cantonné les textes sacrés et le corpus philosophique pour devenir un champion dominant, sinon dominateur, des temps modernes.

Naturellement, les choses n’ont jamais été aussi simples.

Avant la Chute, l’humanité déjà travaille. « L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder », dit la Genèse (chapitre II- verset 15). Mais il semble que ce soit sans fatigue, ni peur, ni nécessité, bref un travail éminemment paradoxal, un travail « béni » ( !) ou « planqué » puisque accompli sans effort. Par sa faute, l’Homme en sera privé pour un labeur implacable, aggravé, en guise de « double peine », par la malédiction du travail (de parturiente) auquel sera condamnée la femme, qui devra dorénavant accoucher dans la douleur.

L’Eglise au fil du temps a réhabilité le travail, jusqu’à exalter au sein de certains ordres monastiques (Cisterciens, Franciscains) le rôle du travail et notamment du travail manuel, investi non seulement d’un intérêt pratique et économique mais aussi d’une véritable force rédemptrice. S’arrachant à une lecture « fondamentaliste » de la Genèse mais fidèle, peut-être, à la parabole des talents, l’institution catholique a accompli un tel chemin que, par exemple, dans son encyclique sur le travail Laborem exercens (1981), Jean-Paul II écrivait : « L’Église est convaincue que le travail constitue une dimension fondamentale de l’existence de l’homme sur la terre ».

Par ailleurs, comme tous les lecteurs d’Aristote le savent, le Stagirite est le grand théoricien de la relégation du travail hors des canons de la civilisation et de l’ordre politique. Nulle activité rémunérée et dictée par la nécessité n’a, c’est le cas de le dire, droit de cité au sein de la communauté des citoyens, c’est-à-dire des hommes libres … qui sont d’abord libres de l’obligation de travailler.

Il écrit dans la Politique (III,5) qu’il «  est impossible de se livrer à la pratique de la vertu en menant une vie d’ouvrier ou d’homme de peine », le travail étant à ce point avilissant que « nous considérons comme de vils artisans les musiciens professionnels et cette pratique n’est pas digne d’un homme de bien ni d’un homme qui n’aurait pas pour excuse l’ivresse ou le désir de badiner » !

Et pourtant Aristote est à coup sûr un homme qui a déployé au cours de sa longue existence (384-322 av. J.C.) une activité philosophique, pédagogique et scientifique débordante et correspondant en tous points à ce que nous désignons par la notion de travail intellectuel. Fondateur du Lycée, précepteur d’Alexandre le Grand, savant universel à l’extraordinaire fécondité intellectuelle et éditoriale : que de travail abattu ! Notons à titre plus anecdotique mais pas indifférent que les deux parents de ce détracteur implacable de toute activité travaillée étaient des « travailleurs » : son père Nicomaque officia comme médecin du roi de Macédoine et sa mère était (comme celle de Socrate) sage-femme.

Il n’en reste pas moins que la notion de travail et sa place dans la hiérarchie des valeurs collectives ont subi depuis lors une véritable révolution copernicienne.

Alors que pour Aristote le travail procède de la nécessité et asservit celui qui s’y adonne quand l’homme libre est celui qui a des loisirs qu’il consacre librement et gratuitement à la vie de la cité, nous autres Modernes sommes au contraire convaincus que le travail est par excellence libérateur – notamment depuis que Hegel a montré dans des pages fameuses de la Phénoménologie de l’esprit que le travail permet aux esclaves de s’imposer face à leurs maîtres.

En effet, le travail suppose la réflexion dans l’action, une intelligence pour transformer la matière (et, ce faisant, dominer la nature), et c’est là l’essentiel du propos hégélien, qu’explique Alexandre Kojève :

« Le Maître force l’Esclave à travailler. Et en travaillant, l’Esclave devient maître de la Nature. […] En libérant l’Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave : il le libère du Maître. » (in Introduction à la lecture de Hegel, éd. Gallimard).

Que le travail soit un effort – douloureux, incessant, irrévocable – pour maîtriser les choses et ouvrir la voie à la liberté, nous n’en doutons plus en principe, même si nous savons bien, au moins depuis Marx, que tous les types de travail n’ont pas ces vertus formatrices et libératrices et qu’il en est, à rebours, qui déforment, qui aliènent et asservissent.

Et nul n’irait plus aujourd’hui soutenir que le fait d’occuper un emploi fasse obstacle en quelque façon que ce soit à l’exercice de la citoyenneté. Ce serait bien plutôt le contraire, tant notre société, si peu aristotélicienne à cet égard, a fait du travail l’une de ses valeurs premières et ultimes, une valeur intrinsèquement noble et indiscutable dont la privation fait scandale.

Très pratiquement, la question de l’identité personnelle (« Qui êtes-vous ? ») se confond très vite avec celle de l’appartenance professionnelle (« Que faites-vous ? », « Où travaillez-vous ? »), étant entendu que si vous ne travaillez pas, on ne peut qu’à grand-peine vous assigner une identité individuelle et une existence sociale.

Spectaculaire est donc le renversement, puisque depuis, disons, la fin du XVIIIe siècle et de l’Ancien Régime qui feint encore de mépriser le travail, ce dernier est devenu la pierre angulaire de la société, un de ses fondements sacrés et consacrés par les philosophes et par les élites sociales et intellectuelles.

Nos élites se composent d’individus qui tous travaillent, donnent du travail aux autres (ou sont censés le faire) et amènent le corps social tout entier à témoigner envers ceux qui n’ont pas de travail des sentiments où entrent, dans des proportions variables, la surprise, la suspicion et la sollicitude – mais bien rarement l’admiration et l’envie. Et ce, alors même qu’il fut un temps où, comme le rappelle Hannah Arendt dans ce texte fameux qu’est la Condition de l’homme moderne, « le fait même d’être affranchi du travail comptait parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité » (Prologue).

Dès lors, comment nier, ainsi que le souligne Arendt avec force, que l’époque moderne « s’accompagne de la glorification théorique du travail » ? La société tout entière est devenue, dit-elle, « une société de travailleurs », où toutes les activités sociales sont soumises à l’étalon du travail érigé en norme sociale architectonique, même si l’on pourra ici objecter que le bénévolat (qui est un non-travail au sens où, par définition, il ne fait pas l’objet d’une rémunération) et l’ensemble des occupations relevant du secteur non-marchand connaissent actuellement une poussée intéressante qu’on peut considérer en toute conscience comme un contrepoint vigoureux à cette primauté absolue du paradigme du travail.

C’est au point qu’on pourrait dire que le travail est devenu l’opium de la société, ainsi que le dénonça à la fin du XIXe siècle Paul Lafargue, chantre de la paresse et pourtant gendre du chantre absolu de la valeur-travail (Marx), qui s’en alla vilipender « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail ». Et il ne faut pas voir dans cette « sacro-sanctification » une simple clause de style, l’église catholique reconnaissant pour sa part le caractère proprement sacré du travail, comme le soulignait Jean-Paul II dans l’encyclique déjà citée qui s’ouvre sur ces mots : « C’est par le travail que l’homme doit se procurer le pain quotidien et contribuer au progrès continuel des sciences et de la technique, et surtout à l’élévation constante, culturelle et morale, de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères. »

Il est certain que, par d’autres voies et pour de tout autres motivations, les philosophes des Lumières ont joué un rôle majeur dans la promotion, absolument sans précédent dans l’histoire de l’humanité, de la notion de travail et du statut de l’individu doté d’un travail. C’est à l’aube de la Révolution industrielle que le philosophe / précepteur / adonné à l’étude / sponsorisé par les Grands à la manière d’un Descartes ou d’un Leibniz (les philosophes « ouvriers » vivant d’un travail manuel, comme Spinoza, demeurant des cas très marginaux) laisse la place au professeur, au philosophe de métier disposant d’un statut professionnel, à l’instar d’un Kant, d’un Fichte, d’un Hegel ou d’un Victor Cousin.

Les Lumières ont pris une part déterminante dans cette (r)évolution. Je pense au premier chef à Diderot, fils d’un artisan coutelier de Langres et père de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers », plaidoyer (en mots et en planches illustrées) en faveur des métiers, des savoir-faire manuels, de l’industrie, de tous les types d’artisanats.

La phrase qui ouvre l’article « Travail » de l’Encyclopédie : « Occupation journalière à laquelle l’homme est condamné par son besoin, et à laquelle il doit en même temps sa santé, sa subsistance, sa sérénité, son bon sens et sa vertu peut-être ».

Deux siècles plus tard, nous sommes tous encore les enfants et les gardiens vigilants de cette nouvelle ère « travailleuse ». Travailleuse et fière de l’être … du moins jusqu’à un certain point.

D’évidence, Louis Blanc est un héritier et un continuateur de cette révolution, révolution philosophique et mentale aussi bien qu’économique et sociale.

« Le travail est tout aussi vital que l’air », écrit-il dans « Organisation de la démocratie » (Le Nouveau Monde, n° 1-12, année 1849-1850). Pénétré de la conviction selon laquelle le pouvoir de travailler est « le moyen de réalisation du droit de vivre », il témoigne d’une extraordinaire lucidité sur les entraves au travail libre et libérateur de la condition ouvrière, citant avec des accents d’une troublante modernité le rôle de « la royauté de l’argent », de la « féodalité financière », qui maintient les salariés dans une situation de dépendance intolérable.

Dans l’Organisation du Travail, il affirme que la concurrence non tempérée est pour le peuple un « système d’extermination ». Vertus du marché ? « Le bon marché, c’est la massue avec laquelle les riches producteurs écrasent les producteurs peu aisés. Le bon marché, c’est le guet-apens dans lequel les spéculateurs hardis font tomber les hommes laborieux. Le bon marché, c’est l’arrêt de mort du fabricant qui ne peut faire les avances d’une machine coûteuse ».

Lorsqu’on lit ce livre non exempt d’effets rhétoriques très démodés mais à la tonalité humaniste assez poignante, on ne peut s’empêcher de penser à Simone Weil et aux couleurs employées par la philosophe pour dépeindre, en dehors des schémas marxistes, la misère sociale de son temps et l’asservissement toujours croissant d’une classe d’ouvriers à laquelle elle décida d’unir volontairement son sort en mettant en suspens sa carrière d’enseignante.

Qu’il s’agisse de dénoncer la condition des travailleurs les plus humbles ou l’état de nature des relations économiques, qu’il s’agisse de questionner les conditions de possibilité d’une véritable démocratie d’entreprise fondée sur une organisation méthodique et concertée du travail et des forces productives, il est difficile de ne pas voir – tant elle est frappante – la filiation qui existe entre Louis Blanc et Simone Weil, filiation dont les Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934), qu’elle considérait significativement comme son ouvrage le plus important, constituent peut-être le meilleur témoignage [1].

Les phrases sur lesquelles s’ouvrent les Réflexions sont sans ambiguïté sur l’existence de ce terreau commun et, plus généralement, elles renferment des accents d’une troublante actualité qui, par ce seul fait, devraient en faire l’un des livres de chevet des décideurs économiques, politiques et syndicaux de notre temps. Donnons-en ici deux exemples, parmi d’innombrables possibles.

Le premier est puisé à la première page de l’essai : « Le travail ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place. Les chefs d’entreprise eux-mêmes ont perdu cette naïve croyance en un progrès économique illimité qui leur faisait imaginer qu’ils avaient une mission » …

Le second se trouve dans le chapitre III intitulé « Tableau théorique d’une société libre » : « La civilisation la plus pleinement humaine serait celle où (…) les rapports sociaux seraient directement modelés sur l’organisation du travail ; où les hommes se grouperaient en petites collectivités travailleuses, où la coopération serait la loi suprême, et où chacun pourrait clairement comprendre et contrôler le rapport des règles auxquelles sa vie serait soumise avec l’intérêt général ».

Je voudrais à ce stade vous faire part d’un constat simple : le travail est rarement apparu aussi fragilisé qu’en notre époque. Une époque incapable d’en donner un à tous ceux qui le souhaiteraient – c’est-à-dire l’écrasante majorité des personnes aptes à embrasser une activité régulière –, mais qui continue à en faire l’axe vital et l’horizon indépassable de l’organisation sociale, comme le montrent en creux (ou ostensiblement) les polémiques sur la durée légale du travail, les débats sur le recul de l’âge du départ à la retraite, les slogans politiques sur le « travailler plus pour gagner plus » (ou pas).

Combien il doit être difficile de vivre le chômage dans un tel ordre des choses ! Combien il doit être dur de trouver sa place dans la cité et de trouver à ses propres yeux une utilité et une valeur, quand tout (ou presque) ce qui donne à l’individu valeur et utilité renvoie à un bien dont on est dépourvu !

Cette époque martèle sa foi dans un bien déclaré souverain mais devenu rare, sans s’interroger suffisamment sur la dimension humaine du travail, sur ce qui peut faire du travail un rapport privilégié au monde et à soi-même, et donc, non seulement un facteur d’épanouissement personnel mais aussi une espèce de grâce.

Alors il peut être salutaire, une fois encore, de faire retour vers ces auteurs qui, à l’instar d’un Louis Blanc ou d’une Simone Weil, se sont efforcés, dans un même mouvement, de dénoncer les facteurs d’asservissement de l’individu par le travail et de mettre à jour, pour en faire comprendre toute la force et la valoriser dans le cadre social, cette dynamique libératrice qui est l’autre nom de la spiritualité du travail lorsque le travail parvient à s’affranchir un tant soit peu de l’empire de la pure nécessité naturelle ou sociale et qu’il devient donc un travail libre et non subi.

C’est ainsi que Simone Weil peut écrire dans l’Enracinement que « notre époque a pour mission propre, pour vocation, la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail », ajoutant qu’une telle civilisation serait « le plus haut degré d’enracinement de l’homme dans l’univers, par suite l’opposé de l’état où nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total ».

Il est superflu de préciser que l’ambition altière, presque insensée, d’une telle spiritualisation du travail demeure loin devant nous, comme un bien à peine entrevu et dont on ignore si l’on pourra jamais l’atteindre et le posséder.

Si les formes du déracinement, et, ce faisant, de l’aliénation décrites par la philosophe ont puissamment évolué depuis son époque – une époque marquée par la montée en puissance du travail à la chaîne et l’arrachement irréversible de la société française à ses racines paysannes -, cependant le fait même du déracinement demeure une réalité, et il serait loisible de se demander si des phénomènes tels que le stress au travail et la souffrance en milieu professionnel, où, dans certains cas extrêmes, l’expression « se tuer au travail » n’est plus une simple métaphore ou une clause de style, on peut se demander, donc, si ces phénomènes ne constituent pas le visage contemporain, familier et glaçant dans sa banalité, d’un déracinement séculaire auquel Louis Blanc fut, lui aussi, si sensible en son temps.

La même observation pourrait être faite au sujet des « petits boulots », des « travailleurs pauvres », etc., bref de toutes les figures de l’indigence industrieuse ou de « l’horreur économique » sans bruit ni pathos dont Florence Aubenas livre un tableau saisissant dans Le quai de Ouistreham.

Aussi, quels que soient ses sentiments politiques, l’homme de bonne volonté ne peut pas manquer d’être frappé par le fait – le scandale – que le travail devrait être la matrice de toutes les activités humaines car il apprend, mieux peut-être que toutes les autres, à connaître la nécessité qui pèse sur l’homme et à ordonner la matière des choses, alors qu’il est ou peut devenir une forme moderne, tempérée, amortie, mais néanmoins bien réelle, d’asservissement.

Bref, ce qui devrait émanciper peut assujettir, ce qui devrait protéger expose, ce qui devrait insérer aliène et déclasse.

Ce même homme de bonne volonté peut cependant se dire qu’une dynamique de reprise est possiblement à l’œuvre, une dynamique de réappropriation par l’individu de son propre travail, et c’est d’ailleurs là une des belles promesses de l’entrepreneuriat, de la libre entreprise individuelle, qui connaît dans notre pays un vigoureux essor.

Pour conclure ces aperçus trop rapides, je souhaiterais dire un mot d’une forme de travail qui, malgré les discours de tous bords, continue de pâtir d’un dédain aussi tenace qu’hypocritement voilé : je veux parler du travail manuel.

Là encore, le détour par des penseurs tels que Louis Blanc ou Simone Weil peut s’avérer extrêmement intéressant. Cette dernière (génie cérébral que la nature n’avait aucunement douée pour les travaux manuels !) n’écrit-elle pas dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale que « la civilisation la plus pleinement humaine serait celle qui aurait le travail manuel pour centre, celle où le travail manuel constituerait la suprême valeur » ? Convenons que nous en sommes loin ! Et que nous le resterons encore bien longtemps, aussi longtemps que le travail manuel demeurera considéré par nos élites – et par chacun d’entre nous sans doute – comme le barreau le plus faible et le moins « ascendant » de l’échelle de la valeur-travail.

Simone Weil, quant à elle, appliqua cette conviction, cette profession de foi, en mettant, au sens premier de l’expression, « les mains dans le cambouis» … et en faisant fi, à sa manière, d’une parole de Louis Blanc qui affirmait dans l’Organisation du travail que « l’excès et la continuité du travail manuel laissent sans emploi les ressorts de l’intelligence et dépravent la sensibilité ». Contradiction apparente entre les deux penseurs, mais contradiction de pure apparence, dans la mesure où, travaillant en usine comme une bête de somme – une expérience extrême, abrutissante, qu’elle relata dans son Journal d’usine -, elle fut bien placée 1°/ pour répondre à la (fausse) question posée par Blanc dans ce même ouvrage : « Est-il possible que la vie intellectuelle et le sentiment moral ne s’éteignent pas dans les grossières préoccupations d’un labeur qui dure douze, treize, et quelquefois quatorze heures par jour ? », 2°/ mais aussi pour identifier les conditions de possibilité d’une spiritualité du travail manuel.

« J’ai reçu là pour toujours la marque de l’esclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés », écrit-elle, en s’empressant toutefois d’ajouter qu’un tel travail manuel, une fois libéré des carcans de la mécanisation à outrance et de l’idolâtrie productiviste, peut devenir la plus belle expérience de la relation au monde :

« Le travail physique constitue un contact spécifique avec la beauté du monde », note-t-elle ainsi dans Attente de Dieu, « et même un contact d’une plénitude telle que nul équivalent ne peut s’en trouver ailleurs. L’artiste, le savant, le penseur, le contemplatif doivent pour admirer réellement l’univers percer cette pellicule d’irréalité qui le voile (…). Celui qui a les membres rompus par l’effort d’une journée de travail, d’une journée où il a été soumis à la matière, porte dans sa chair comme une épine la réalité de l’univers ».

Ainsi fait aussi le sport !

Le sport est rarement considéré comme une activité sérieuse en dehors de ceux pour qui c’est un métier, et jugé donc indigne des éloges réservés au travail, mais dont la pratique, en rendant possible une union à nulle autre pareille entre le corps et l’esprit, a pour fin essentielle « de donner au corps humain cette souplesse et, comme dit Hegel, cette fluidité qui le rend pénétrable à la pensée et permet à celle-ci d’entrer directement en contact avec les choses » (Réflexions sur les causes, etc.).

A l’instar du sport ainsi appréhendé, le travail, c’est la santé ! … Mais le travail bien compris, bien conduit, bien organisé et, autant qu’il est possible, librement organisé. C’est la santé du corps et de l’esprit, et encore plus : la promesse d’une plénitude de vie qui se fait toujours attendre, dont l’avènement est toujours annoncé et reporté de proche en proche, mais à laquelle l’homme de bonne volonté ne se lasse jamais de croire et d’œuvrer.


[1] Alain, à qui son ancienne élève avait donné à lire le manuscrit de ce texte extraordinaire, ne s’était d’ailleurs pas trompé sur sa puissance et sa portée, y voyant un travail « de première importance » propre à « ouvrir l’avenir » et à préparer « la révolution véritable ».

Discussion

Un commentaire pour “Louis Blanc ou la démocratie sociale”

  1. 1. » Le travail reste la seule excuse de ceux qui n’ont rien d’autre à faire ».
    2. « La peur de l’ennui est la seule raison du travail ».
    + ou – Jules Renard.

    Posted by Angrand | décembre 12, 2011, 9 h 36 min

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