Un an déjà ! Le 18 décembre 2010 s’éteignait Jacqueline de Romilly au crépuscule d’une vie illuminée par ses chers Grecs. Mondialement connue pour sa passion des langues anciennes et de la civilisation hellénique, elle l’était un peu moins pour son amour ardent de la Provence et de la montagne Sainte-Victoire, qu’elle célébra avec sa plume comme Cézanne, dont elle raffolait, l’avait magnifiée avec sa palette.
Françoise Gallo, qui la connaissait bien et qui prépare un film sur elle, a confié à OR & H Conseil ses impressions et méditations sur cette grande dame libre et amoureuse des cimes – celles de la culture comme celles de certains reliefs montagneux où l’Esprit souffle, comme à Sainte-Victoire ou au Mont Olympe.

« Elle a été jeune, jolie, amoureuse et mariée. Elle en parlait peu mais mentionnait qu’au temps de sa jeunesse, son mari et elle avaient acheté une petite maison près d’Aix en Provence, sur la route du Tholonet, actuelle « Route Cézanne ».
Puis, après leur divorce, elle a exprimé sa volonté de garder seule cette maison.
Elle l’aimait, sa maison simple, secrète, posée à même la terre. Quand j’ai lu son livre « Sur les chemins de Sainte Victoire », j’ai cru qu’elle parlait de ma maison proche d’Aix mais cachée hors des routes et du temps, tant les ressemblances physiques étaient fortes et notre ressenti de cet asile, identique.

Comme la plupart des gens, j’ai approché Jacqueline de Romilly et ses savants travaux sur la Grèce Antique par le biais du petit livre qu’elle avait commis sur Sainte Victoire et la Provence. Je suis devenue une fervente admiratrice de son esprit solide et bien tourné, de ses idées audacieuses de sagesse intemporelle.
Puis, fin 2005, j’ai rencontré cette grande dame des textes anciens et des idées neuves. Jacqueline de Romilly a accepté que je la filme et l’interroge sur son rapport intime à la Provence, son voisinage avec Château Noir et Cézanne, qui louait un atelier dans la cour du pistachier, sa fameuse Montagne Magique, la Sainte Victoire, fierté des Aixois. Dans ses réponses, Jacqueline de Romilly confirme sa démarche vis à vis de la Grèce Antique : s’emparer, par la passion de la connaissance, d’un lieu, d’une histoire, d’une idée, les soumettre à la question pour en délivrer l’âme, puis s’y mouvoir avec indépendance et liberté.

Maintenant que Jacqueline de Romilly n’est plus, je la regarde, coquette et bien mise, son carré de soie rose délicatement noué sur ses épaules, bien cadrée à l’image, nimbée d’une douce lumière d’hiver, ses yeux bleus délavés, presque aveugles, paraissant voir mon visage près de la caméra.
J’écoute ce qu’elle dit. Sa voix claire, sans hésitation ni aspérité, mord certains mots avec délectation, gourmandise, et les prononce avec chic. Je suis charmée. Son timbre me berce. Soudain, me voilà déplacée par un souffle très fort.
Que s’est-il passé ?
Je me sens transportée au-delà de ses mots témoignant de son simple bonheur de vivre en Provence, de vivre la Provence, le paysage et la lumière du Tholonet, les peintures du Cézanne acharné à capter les reflets de la Montagne changeante et victorieuse. Or, Jacqueline de Romilly est bien dans ce bonheur…
Elle est bien partie, en me tenant la main, de sa modeste maison, de son asile caché à tous les yeux, au bout d’un petit chemin sans issue; de son jardin plein d’odeurs et de vent ; de sa terrasse où, sous son plus beau profil, toute en roche claire et accidentée, Sainte Victoire se dresse comme un défi. Elle a bien quitté ses livres, son sécateur ; largué les problèmes mesquins et les vaines batailles pour s’avancer vers Château Noir, où rôde le Cézanne qu’elle fréquente intimement, dont elle analyse les toiles aussi finement qu’un critique d’Art, et qui scrutait les flancs de Sainte Victoire pour en fixer chaque nuance métamorphosant les formes. Jusque là, bien qu’envoûtée, je la suis pas à pas…
Mais voilà qu’elle s’enhardit à entreprendre une balade, dit-elle – une marche, disons, vers la lointaine Montagne, éclatante de beauté. Dans cette ascension qui débute gentiment sur les terres rouges parfumées, par où est-elle passée pour que surgisse inopinément de son discours amoureux, simple, sans emphase, une idée qui me fait accéder à un tout autre plan ? Je me retourne : voyons, où m’a-t-elle semée ? Comment en est-elle arrivée à pénétrer, seule, dans cette exaltante contemplation, cette fertile méditation ?

En initiée, Jacqueline de Romilly décolle de la réalité et s’avance vers d’autres horizons. Elle caracole avec audace et bonne humeur à droite, à gauche, au-devant, au-dessus, ne tient pas en place, s’élance en courses folles, n’est jamais là où on croit, ne suit aucune piste balisée, mais ouvre les chemins de la conquête de sa liberté, dans sa pensée et dans son cœur. A chaque palier, elle gagne de la hauteur. Plus elle s’élève, mieux elle voit. Plus elle respire large, plus elle cherche l’air débarrassé des miasmes des connaissances éprouvées.
Ce qu’elle voit du paysage n’est pas qu’un paysage : c’est le microcosme de sa vision cosmique du monde. Un abrégé du tout. Sainte Victoire n’est plus un vaisseau de roches, ancré sur les terres rouges, et dont les facettes captent la lumière de Provence : c’est un appel vers la beauté, la joie, la liberté.
Et Jacqueline de Romilly n’est pas qu’une helléniste émérite et distinguée. Elle devient tout entière questionnement, interrogeant ce lieu pour en comprendre la fascination qu’il exerce sur elle et, bien avant elle, sur toutes les espèces vivantes – voire animales, tels ces dinosaures venus y pondre leurs œufs peu avant de disparaître… Elle lit, sous l’harmonie virgilienne du lieu, la force violente qui gronde et en sourd, et rapproche cette force de l’effort fourni par Cézanne pour maîtriser son Art, lutte inégale et sans merci, obsédante, accaparante, dépouillant la vie même, épuisant l’Artiste…
Elle convoque, en une vision originale, les exigences artistiques du peintre et sa quête d’absolu, les rapproche des siennes, puis les confond à celles de chaque homme vivant sur terre. Elle ramène la condition de l’Artiste à celle de l’Homme : vivre en dépit et au défi de toute hostilité ou difficulté de la Nature, de tout malheur, de tout échec, et se métamorphoser, plutôt, par la difficulté ou l’échec. Par cet effort obstiné, plus rude encore que celui de la marche, Jacqueline de Romilly témoigne qu’il n’y a jamais rien de petit ni de fini ; que la vie continue et hisse l’homme du fait même de la vivre ; et que, de sa vie, fortifiée par le rêve, surgit son Art.
C’est à dire cette obsédante lutte pour faire jaillir l’essentiel du particulier, l’universel du personnel, le sens caché derrière l’enchevêtrement du chaos.

Tel Cézanne, « Faune barbouillé d’audaces et de peinture », escaladant avec son attirail les chemins de Bibémus et de Château Noir, en quête de renouveau, Jacqueline de Romilly suit un cheminement différent pour atteindre au sommet qui couronne tout : aller par la Nature ou par l’Art vers le cœur humain.
Héritière des Grecs, qu’elle a profitablement fréquentés, Jacqueline de Romilly déploie librement leur même hardiesse d’esprit. Proche des Grands Vivants, élargissant tout ce qu’elle ressent à une expérience de l’humaine condition ; tout ce qu’elle voit à une vision rayonnante ; et métamorphosant tout ce qu’elle aborde en quête poétique et philosophique, elle évolue dans son paysage provençal en Faune quêtant un trouble magnifique, accueillant, avec une fougue passionnée, l’âme supérieure de la Nature.
Voilà pourquoi je poursuis avec bonheur le montage de ce film sur Jacqueline de Romilly, telle qu’elle se révèle : philosophe sur un terrain sensuel.
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Françoise Gallo
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Sicilienne de culture italienne et française, née en Tunisie, arrivée à Aix en Provence à 7 ans. Après ses études de Philosophie et d’Opéra à Aix, travaille à Paris dans la Presse écrite puis à l’Opéra et au Cinéma en Italie. N’a jamais pu quitter la Sicile, la Tunisie, la Provence, la Philosophie, la Presse ni l’Opéra… Auteur-réalisatrice de portraits d’écrivains, Artistes, Poètes et grandes consciences : Léonardo Sciascia ; André Suarès ; Jean-Jacques Sempé ; Puccini ; Jacqueline de Romilly ( à venir).

Françoise
En gourmande tu sais nous donner l’envie de la sensualité philosophique que porte Jacqueline de Romilly. Celle où les mots embaument le thym et le romarin. Vite, vite, vite… on veut voir pour déguster.
Michel