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Points de Vue

« Pourquoi tu cours ? »

L’Ecole normale supérieure ne se limite pas aux seuls savoirs académiques et à la recherche universitaire. Elle forme des dirigeants de grands groupes industriels et s’ouvre aux réalités du monde de l’entreprise. C’est la vocation du Club des Normaliens dans l’Entreprise, mais aussi l’objet des activités de l’Institut de l’ENS, et notamment du séminaire « Diriger aujourd’hui » créé et animé par Catherine Blondel depuis 2003. Une femme d’action, de convictions et de pensée, qui s’attache à donner du sens à l’entreprise au travers du prisme des sciences humaines et sociales. Elle nous présente ici son programme de formation.

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« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » a-t-on pu écrire. C’est sur cet oubli que se fonde le développement des sciences dites « de gestion» comme du « management » qui ont fait le succès des fameuses business schools. Elles reposent en effet sur le paradigme suivant : le « comment » seul importe, le « pourquoi » étant perte de temps et fauteur de troubles… ce qui conduit certains managers à dire explicitement à leurs collaborateurs : « ne venez pas avec des problèmes mais avec des solutions ».

Ces sciences ont formé pour ne pas dire « formaté », depuis qu’elles ont gagné les écoles d’ingénieurs elles aussi, des hordes de cadres dirigeants obsédés par le savoir-faire d’abord puis le « savoir-être » ensuite, renvoyant les sciences dites « humaines » au rang des accessoires utiles à seule fin de « performer » dans les dîners.

Las, le monde ne semble pas tourner plus rond. La crise dite, quant à elle, « financière » continue de produire ses effets, amenant certains cadres dirigeants à oser se demander parfois : pourquoi ?

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Pour un peu ils donneraient raison à Hegel rappelant qu’en matière de philosophie, les questions importent au moins autant que les réponses. Cela n’interdit pas de trouver des réponses bien sûr et c’est le pari fait, il y a sept ans maintenant, par l’Institut de l’Ecole Normale Supérieure, avec le séminaire : DIRIGER AUJOURD’HUI. Le principe est simple : une fois par mois, un petit groupe de cadres dirigeants rencontre un chercheur en sciences humaines, de la philosophie à la sociologie, en passant par la psychanalyse ou l’histoire. L’idée n’est évidemment pas de leur apprendre comment faire leur métier de dirigeant : ils ne nous ont pas attendus pour cela. Conformément à la vocation des sciences humaines, il s’agit de leur offrir un temps et un lieu pour s’autoriser à questionner le fait de diriger aujourd’hui, pour interroger leurs routines, leurs évidences, leurs échecs comme leurs succès et pour expérimenter, à travers les échanges, d’autres manières de penser et de faire par conséquent.

Il est vrai que les « délocalisations » ne concernent pas seulement les entreprises mais aussi les salariés, entre les ravages du travail jusque dans la chambre à coucher et les réunions dans les aéroports. Elles vont avec une « détemporalisation » tout aussi manifeste, corollaire de l’extension du « temps réel » comme des résultats trimestriels pour ne citer que ces deux phénomènes. Ils vident le temps de toute profondeur et de toute épaisseur.

Les cadres dirigeants n’échappent pas eux-mêmes au « travail en miettes » décrit par le sociologue Richard Sennett, ni à une forme de « dérive de job en job ». D’où la question, lancinante pour certains, occasionnelle pour d’autres : « pourquoi tu cours ? ».

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Or, en matière de « pourquoi », les sciences de gestion ou le management n’ont rien à dire, elles produisent des experts, fort utiles au demeurant en certaines circonstances.

Les sciences humaines, quant à elles, veulent bien prendre le risque du « pourquoi », redonnant par là même quelque épaisseur au savoir tout court, occulté par le savoir-faire ou le « savoir-être ».

Qui dit «épaisseur » dit aussi « saveur », pour reprendre l’expression de Roland Barthes. Les intervenants choisis le sont donc à la fois pour la qualité de leur travail mais aussi pour leur capacité à accueillir des questions, des remarques ou des objections sans se draper dans la posture du maître qui délivrerait une vérité ni viser à « délivrer » des réponses toutes faites. De Jean-Claude Kaufmann à Catherine Achin ou Jean-Pierre Marcos, de Marie Gaille à Francis Wolff ou Myriam Revault d’Allonnes, sans pouvoir les citer tous, hommage leur soit rendu d’avoir si bien fait rimer savoir et saveur.

Mais alors, qui sont les participants ?

Ils ont en commun d’être des cadres dirigeants, oeuvrant dans des entreprises très différentes, du dirigeant d’une petite SSII au président d’un groupe publicitaire, du directeur des cadres dirigeants d’une grande entreprise publique à l’associée d’un cabinet de conseil américain. Chaque année, toutefois, lors de la dernière journée consacrée à la discussion des réflexions de chaque participant, je suis frappée par la qualité de leurs exposés. « Qualité » est à entendre ici à la manière dont Antonin Arthaud a décrit l’intelligence : « l’intelligence, c’est de se contourner ».

En effet, les différentes interventions sont visiblement utilisées pour enrichir et développer une réflexion personnelle, à partir de préoccupations très concrètes, issues de leur vie professionnelle. Certains exposés sont d’ailleurs transformés en articles, publiés dans le volume annuel du séminaire, alors même que leurs auteurs n’ont jamais écrit auparavant. Là encore, impossible de les citer tous. Bravo à Anie Cottet, Catherine Dedieu (Accenture), Arnaud Erbin (GDF-Suez), Laurence Lamy (EDF), Philippe Lentschener (Publicis), Marc Litzler (Calyon) et Christiane Moutel (La Poste) !  Les lire fut un vrai bonheur.

Le septième séminaire commence le 15 mars et le programme complet est disponible sur le site : institut@ens.fr. Quelques places sont encore disponibles…

Catherine Blondel

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Coach, psychanalyste, directrice scientifique du séminaire « Diriger aujourd’hui » de l’Institut de l’Ecole Normale Supérieure, dirigeante du CLUB VIS.A.VIS. Site : www.visavis-dirigeants.com

Derniers ouvrages parus : Quand le travail fait symptôme (2009), Vers un autre monde économique (collectif, 2009)

Discussion

3 commentaires pour “« Pourquoi tu cours ? »”

  1. Et bien je vous propose de repondre a cette belle question que je pose effectivement depuis 3 ans : pourquoi tu cours ?

    Posted by jeremy dumont | février 18, 2010, 17 h 04 min
  2. Excellent article.

    Ceci dit, ce n’est pas en convoquant l’ordre que l’on dénoue l’ordre.

    C’est seulement le jour où vous inviterez un slammeur, un compositeur hip-hop, un parolier punk et un californien idéologue du web que vous changerez une once du mécanisme.

    Mais, amusez-vous bien, l’inceste, y a que ça de vrai, après tout.

    Posted by nihilexnihilo | février 26, 2010, 21 h 50 min
  3. Qui pourra dire ce qui se cache derrière l’excellence ? Qui ? N’est-ce pas là l’autre nom du mépris, que de se galvaniser d’entrepreneuriat sous couvert d’être brillant ?

    Les sages chinois disent que celui qui s’est plu à goûter à 3 ou 4 cerises d’un arbre n’a aucune légitimité pour défendre, du bras, la race des cerisiers… (empirisme ? Non, poésie).

    Devons-nous regarder ces normaliens, et autres excellents, promouvoir les structures capitalistes sous prétexte qu’ils ont usé leurs jolies mains dans 2, voire 3 (! -rendez-vous compte!), entreprises extrêmement atypiques ?

    Entrisme ou opportunisme ? That is the question. La rareté des niches « sciences-humainiques » dans l’économie politique est à souligner, 3 ou 4 fois, car elles ne sont réservées qu’à ceux qui ont déjà suffisamment baissé leur froc. Oh ! Ils aiment ça, me direz-vous. Sans doute. En tout cas, ça ne se passe, non pas « entre eux », mais entre promoteurs de fragments de structure voisins… L’honneur, c’est d’oser dire que sucer Schumpeter ne suffit pas à aimer Adam Smith.

    Posted by Albert Sanon | novembre 6, 2010, 21 h 42 min

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