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Points de Vue

Qu’est-ce qu’être écrivain (question posée à l’heure de l’IA et des robots d’écriture) ?

C’est une question que je me suis souvent posée. Voici, dictées par mon expérience de vingt ans de textes publiés, quelques notes très simples en guise de réponse. Où je n’aborderai pas la question, évidemment liée, du grand écrivain, ce qui le distingue d’un auteur de moindre importance, d’un écrivain mineur, d’un écrivaillon (vieille interrogation assez stérile au fond). Mais juste ce qui donne cette qualité d’écrivain. Histoire de comprendre de quoi il retourne à l’heure où tout le monde peut prendre la plume, taper sur son clavier, donner à lire ses exercices d’écriture, qu’ils soient couchés sur le papier ou « mis en ligne », comme on dit si bien et si étrangement en désignant une opération numérique qui consiste précisément à se passer des lignes matérielles gorgées d’encre et de plomb pour mettre en partage des mots et du sens à travers des canaux digitaux.

Un écrivain est-il quelqu’un qui écrit ? Alors beaucoup de nos contemporains le sont. Quelqu’un qui vit de ses écrits ? Alors peu peuvent prétendre à cet état. Est-ce une personne qui a fait de la création littéraire son métier et sa vocation exclusive ? Alors nombre des plus grands écrivains français, ou étrangers, qui épousèrent d’autres carrières – médecine, diplomatie, armée, etc., sans parler de l’enseignement – ne pourraient pas prétendre à cette dignité.

Un écrivain n’est pas nécessairement « grand ». Ni célèbre. Ni reconnu. La plupart de ceux qui se réclament de ce statut demeurent plus ou moins obscurs, et certains s’en accommodent fort bien.

Il me semble qu’au moins trois critères font qu’un individu peut se dire écrivain :

1/ D’abord, il doit en passer par l’épreuve de la publication, autrement dit accepter à la fois le jugement d’un tiers qui décide si les pages qui lui sont soumises sont dignes d’être imprimées et commercialisées, et les réactions libres et souveraines du public (grand public ou cénacle de spécialistes, peu importe) à qui l’œuvre publiée est destinée. Bien entendu, certains choix d’édition sont absurdes et de très grands textes sont restés longtemps inconnus faute d’avoir été identifiés pour ce qu’ils étaient, des chefs-d’oeuvre ; et à l’inverse, combien de manuscrits médiocres qui n’auraient peut-être jamais dû être publiés ? Bien sûr, quelques auteurs regardés par la postérité comme des géants des lettres n’ont pas été publiés de leur vivant, ni ne l’ont souhaité, tel Saint-Simon. Mais à ces exceptions près, je crois que l’on ne peut se prétendre écrivain si l’on refuse de passer sous les fourches caudines d’un comité de lecture et de s’exposer aux critiques des lecteurs.

2/ Ensuite, il est tout de même essentiel d’aimer les mots. D’aimer les utiliser, les agencer, les faire sonner et vibrer, les scruter, les caresser, les déshabiller, les écouter, les lire, les regarder vivre … Il n’est peut-être pas nécessaire d’avoir un « style », une « voix », du moins si l’on ne prétend pas à la grandeur littéraire. En revanche, il est indispensable de prendre les mots au sérieux, de les respecter, de les tenir pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire à la fois pour des instruments de plaisir incomparables et des outils magiques et magnifiques d’exploration et d’interprétation du monde. A cette aune, bien des auteurs ne peuvent prétendre sérieusement à cette dignité d’écrivain, tant ils malmènent les mots et ne s’en servent que comme des véhicules utilitaires dépourvus de dignité propre et juste mis au service d’un « sens », d’un « message », en recourant à un sabir de communicants en quête de « contenus différenciants », de « brandings signifiants » et autres billevesées souvent frottées d’anglais appauvri et de prétentions augmentées.

3/ Enfin, un écrivain est quelqu’un qui aime raconter des histoires. Roman, nouvelle, conte, fable, apologue, parabole, sotie, farce, allégorie, polar, épopée, élégie, comédie, tragédie, etc. : peu importe la forme ou le genre, l’écriture sert à conter, et l’écrivain est par nature et mission un maître du « storytelling », pour employer un terme en vogue dans les agences de publicité. Bien entendu, il y a des exceptions, et pas des moindres : de Montaigne à Bergson en passant par Pascal, Tocqueville ou Simone Weil, certaines des plus grandes plumes françaises n’ont jamais enfanté d’œuvres d’imagination. Mais à cela près, qui n’est certes pas anodin, nos écrivains les plus patentés, les plus reconnus, les plus admirés sont d’abord des créateurs de fiction.

Accepter de se soumettre au principe d’une sélection éditoriale et aux appréciations critiques de lecteurs inconnus (au lieu de se contenter de la formule de l’autoédition, quels qu’en soient par ailleurs les avantages) ; brûler d’amour pour les mots, ceux qu’on écrit, ceux qu’on lit chez les autres, ceux qu’on sent vivre d’une vie propre ; et raconter des histoires, donner corps à des univers imaginaires : tels me semblent être les trois premiers critères constitutifs du statut d’écrivain – sans préjuger de la qualité des œuvres produites. Une sorte de sainte trinité d’encre et de papier.

Cela fait vingt ans maintenant que je suis publié, et sans doute près de quarante que j’écris. Toujours animé par la passion des mots, ces êtres de chair et de raison qui tapissent nos rêves et nos désirs. Ces deux critères font de moi un écrivain, bien que de modeste envergure, restons lucide. Mais il manque jusqu’à présent le troisième, cette capacité et ce besoin irrépressible de dire ce qui n’est pas, de faire advenir un monde né de l’imagination de l’auteur, d’enchanter ce qu’on a coutume d’appeler la réalité.

Une chose est sûre : la littérature (et l’art) nous introduit dans des univers de réalité augmentée bien plus intenses et bien plus intéressants que l’intelligence artificielle et les mille artifices de la technologie. Car les mots et les constructions mentales qu’ils rendent possibles conservent jusqu’à nouvel ordre une puissance d’enchantement et d’extension de la réalité dont l’IA, malgré ses immenses promesses, est à ce jour bien dépourvue.

D’ailleurs, la maison-mère de Google, qui regroupe toutes ses activités dans l’internet, les biotechs, la domotique, la santé, etc., ne s’appelle-t-elle pas « Alphabet » ? Comme pour rappeler la force indétrônable des mots et du langage « naturel » face aux chiffres, aux bits, aux codes informatiques et autres produits de cette intelligence humaine certes calculante mais aussi et surtout parlante et écrivante …

Pour conclure, quelques propos de Florian Zeller extraits d’une interview qu’il vient de donner au magazine Lire et qui éclairent bien la question :

« Un auteur est quelqu’un qui essaie de mettre en forme l’émotion qui le traverse et qui cherche à la partager à travers l’expérience du langage. Les changements les plus profonds d’une époque ne sont pas toujours les plus visibles. Ce ne sont pas forcément ceux que l’on retrouve dans les livres d’histoire. Et c’est peut-être ça, au fond, le rôle de l’auteur, savoir mettre en lumière ces choses en apparence insignifiantes, presque invisibles, mais qui racontent quelque chose du monde. »

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