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Sortie de route et carton rouge à Luc Ferry

Une mauvaise action, comme disent les sportifs. Un coup bas, en-dessous de la ceinture et en-dessous de tout. Un geste que l’on sifflerait sans pitié sur les pelouses. Je parle ici de la récente tribune de Luc Ferry, intitulée « No sport » et publiée il y a quelques jours dans le Figaro.

Cette charge pleine de condescendance et de mauvaise humeur contre les sportifs de haut niveau et le spectacle médiatique qui les entoure pourrait juste prêter à sourire. Elle est si représentative du dédain de certains intellectuels, athlètes du muscle cérébral, pour les dieux du Stade ! Et l’on pourrait trouver amusant ce ton grand seigneur utilisé avec vindicte pour déboulonner la statue de ces idoles modernes, en mobilisant de surcroît un mot d’auteur fameux (« No sport ») prêté à Churchill mais que celui-ci, qui fut d’ailleurs dans sa jeunesse un excellent cavalier et un grand joueur de polo, n’a vraisemblablement jamais prononcé.

Mais là où le bât blesse, c’est que ce réquisitoire a été publié au moment précis où débutaient les Jeux paralympiques de Rio. Railler les sportifs de haut niveau sans ménagement ni distinction (dans tous les sens du terme), c’est, par la force des choses et des raccourcis, s’en prendre aussi à ces champions dotés d’un courage et d’une force de caractère assurément dignes d’éloge, et à coup sûr susceptibles de constituer aux yeux d’un philosophe non prévenu contre la compétition sportive des exemples de « vertu » au sens antique du terme, de maîtrise de soi, d’abnégation, de victoire sur l’adversité et un corps souffrant, bref, et à leur manière, de sagesse.

Le moment choisi par Luc Ferry pour dire son mépris agacé des grands sportifs était donc particulièrement mal choisi, et cela a rendu son propos sans doute plus inconvenant que le coup de boule d’un magicien du ballon rond ou les bris de raquette mêlés d’insultes d’un McEnroe ou d’un Marat Safin. Bref, sur le plan de l’éthique, sa charge s’apparente à un hors-jeu caractérisé.

Pour le reste, c’est en philosophe et non uniquement en amoureux du sport qu’il faudrait relire cette tribune pleine d’entorses au fair-play intellectuel.

Dans un passionnant recueil d’interviews réalisées par le journaliste Benoît Heimermann avec des personnalités de premier plan du monde des arts et des lettres (« Parlons sport », éditions du Panama, 2007), on tombera sur cette réflexion de Michel Serres, qui, il y a dix ans, répondait ainsi par avance à Luc Ferry : « J’ai assez fréquenté de champions pour savoir que ce ne sont pas les imbéciles que le monde intellectuel pense. La souplesse d’adaptation, l’invention des gestes, le caractère foudroyant de certaines actions appartiennent, peut-être, à un état d’intelligence supérieure ».

Mais il est plus facile de s’en prendre au QI de Ribéry, « qui n’est pas Einstein, comme Zidane n’est pas Bach » (dixit Ferry), que de reconnaître la part d’intelligence des grands champions, qui n’ont certes pas toujours eu la possibilité d’étudier Kant et Fichte à l’université et qui s’expriment, il est vrai, assez rarement comme Hegel ou Bergson.

Mais on pourrait rétorquer, en se plaçant sur ce même niveau ad nominem infra-philosophique, que Luc Ferry n’est pas Kant, ni Descartes, ni Aristote. Et l’on pourrait rappeler à cet éminent connaisseur et traducteur de l’œuvre de Kant qu’un autre éminent connaisseur et traducteur du même Kant, le regretté Alexis Philonenko, écrivit des pages magnifiques sur la boxe, un sport qu’il adulait, et qu’il se serait bien gardé de prendre de haut les stars du ring, de minimiser les exploits et la grandeur personnelle de certains d’entre eux, et de considérer que toute la science pratique acquise dans le noble art ne valait pas une heure de métaphysique. Il fit au contraire des livres pour célébrer la boxe et les boxeurs !

Quand on lit sous la plume de Luc Ferry que « le sport n’est qu’un jeu pour grands enfants ; les sportifs ont du talent, certes, mais point de génie, et ils n’apportent rien au progrès des civilisations », on se pince.

D’abord, seule une personne ayant apporté une contribution, même modeste, au progrès des civilisations serait en droit d’écrire une telle chose.

Ensuite, qu’on l’aime ou non, le sport est, à l’instar du travail de la vigne, de la mode, de la gastronomie et de bien d’autres activités où le génie humain trouve à s’exprimer, l’une des plus anciennes et plus éclatantes manifestations de la civilisation.

Mais concluons là sur une note de boxe. Marcel Cerdan, s’il avait vécu à notre époque, n’aurait sans doute été rien de plus aux yeux de Luc Ferry qu’un triste bourrin des rings, grossièrement inutile au progrès des civilisations, et inexplicablement porté au pinacle par un peuple idiot. Mais pour Jean Cocteau, c’était une autre histoire.  « Cerdan, disait-il, c’est l’Odyssée, Homère, l’intrusion de la tragédie grecque dans l’art du duel. »

Une autre citation pour la route ? De Woody Allen, cette fois, dont il est peu probable que Luc Ferry nie totalement le talent artistique et la vélocité intellectuelle. Le père de Manhattan et autres Annie Hall ou Rose pourpre du Caire s’écrie dans le livre « Parlons sport » déjà mentionné : « Le sport est quelque chose de formidable, avec une profondeur tout aussi estimable que celle que l’on prête à la littérature ou à la musique. »

Fermez le ban ! Et vous qui n’aimez pas les grands sportifs et ne comprenez rien au champ de valeurs qu’ils incarnent, rejoignez le banc des remplaçants. Une chance pour vous qu’Ibrahimovic ait quitté Paris et la France : s’il était tombé sur votre tribune, il aurait sans doute été pris d’une irrépressible envie de vous zlataner pour prix de toutes ces insultes gratuites et vraiment indignes de la grande intelligence que vous êtes par ailleurs.

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