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Points de Vue

Transformation digitale et tigres de papier

« Encore un papier sur la transformation digitale ? ». Oui, encore un papier. Qui, d’ailleurs, comme tant d’autres, usurpe honteusement son appellation puisqu’il n’est pas davantage rédigé sur du papier qu’un cheval de Troie n’est fait de bois et de fer (je parle ici des virus informatiques, non de la malicieuse innovation de rupture mise au point jadis par un manager agile nommé Ulysse), et pas davantage non plus que la toile - le web – n’est tissée de bonnes cordes marines ou de fils soyeux et arachnéens.

La lame de fond du digital renverse tout sur son passage, dit-on. Et l’on ne compte plus les prophéties qui annonçaient par exemple, il y a dix ans de cela et même moins, la disparition pure et simple du papier, du livre, du « print », des librairies, de toutes ces reliques de « l’ancien monde » frappées d’obsolescence par les nouvelles technologies.

Le papier a tremblé, il a plié, mais il n’a pas sombré. Et sa dernière heure est loin d’avoir sonné. Je suis très frappé de voir à quel point grands dirigeants et managers qui ne jurent que par le numérique guettent avec une impatience touchante la sortie de leur interview ou de leur tribune dans « l’édition papier » de tel grand quotidien économique ou politique et s’emploient à être dans les petits papiers des rédactions. C’est qu’un article imprimé conserve un prestige, une densité, une matérialité que tous les textes en ligne, quel que puisse être au demeurant leur force de diffusion, sont loin de receler.

Et ce qui est vrai d’un article de presse l’est à plus forte raison d’un livre. L’écrivain que je suis connaît, comme tant de ses coreligionnaires, l’émotion particulière que représente le fait de découvrir et de toucher ce nouveau-né de chair et de papier qu’est un nouvel ouvrage signé de son nom, ouvrage qu’il est plus gratifiant pour son géniteur d’en voir des piles en librairie que des e-books en circulation.

Pour expliquer cette prééminence, on évoque classiquement la belle charge émotionnelle du produit papier : la pulpe charnelle des pages qu’on tourne, l’odeur de l’encre, le plaisir du feuilletage, le bonheur de corner les pages… Toutes choses vraies, mais auxquelles il convient d’ajouter un élément notable : l’orgueil de l’auteur, sa fierté à se voir démultiplié dans les rayons des librairies.

Les professionnels de la communication, qui savent et célèbrent l’importance du numérique, du « on line », des réseaux sociaux, etc., s’accordent dorénavant à reconnaître l’importance du « print » et de ses contenus « premium ».

On parle beaucoup, et à juste titre, de l’impact du numérique et des nouvelles technologies sur l’organisation du travail, les transports, la santé, le cadre de vie, l’offre de loisirs, etc. On parle beaucoup moins de leur rôle dans la création des œuvres de l’esprit. Or, si le numérique a révolutionné, par exemple, le marché de la musique et, dans une certaine mesure, la façon d’en jouer et d’en composer, aussi bien que d’en écouter et d’en acheter (sans que David Guetta ait jusqu’à nouvel ordre détrôné Bach ou Mozart avec ses monodies électroniques), il n’est pas certain du tout qu’il ait eu jusqu’ici la moindre importance, en dehors de sa capacité à dénicher de nouveaux talents et à diffuser et faire partager les œuvres créées à une communauté élargie, dans le travail d’écriture et la qualité des livres. Une plume et une feuille de papier ne pâtissent d’aucun désavantage comparatif par rapport aux meilleurs logiciels d’écriture et autres outils robotisés, dont certaines grandes rédactions telles que le New York Times se sont dotées pour produire des textes en série.

Et c’est finalement assez rassurant de se dire que l’homme moderne armé des ordinateurs les plus puissants et caparaçonné de silicium et de métadonnées n’est pas forcément en mesure de produire de meilleurs « papiers » que le scribe de l’Antiquité muni de ses papyrus et de ses roseaux taillés ou que l’érudit de la Renaissance équipé de ses stylets et adossé aux premiers ateliers d’imprimerie.

« Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », lit-on dans un passage fameux de ce livre impérissable qu’est Le Guépard. Que change vraiment le numérique dans les têtes et dans l’ordre de l’esprit et de la civilisation ? Vaste question.

Les trésors d’intelligence naturelle déposés dans les livres des grands auteurs seront-ils un jour concurrencés, voire ringardisés par les ressources de l’I.A. ? Le potentiel du digital est grand, mais mon petit doigt me dit que ce jour-là n’est pas près d’arriver et que l’on tracera encore bien des chapitres dans le grand livre de l’humanité avant que n’advienne la parousie technologique, ce grand soir digital qui ferait basculer le papier dans un âge définitivement crépusculaire et sépulcral.

Et maintenant, comme dit Don Quichotte, « que la langue se taise et que le papier parle. »

IM

 

 

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